Le coup du lapin
– Une sale affaire, ouais, dit Canard pour la troisième fois en se grattant la tête.
Sa partenaire acquiesça à ses côtés. Canard soupira. On lui avait imposé cette poulette davantage à cause de ses accointances avec le grand chef que pour sa jugeotte, et dans ce type d’affaire, de la jugeotte, il en fallait.
Il se remettait à peine d’une enquête qui avait failli le conduire tout droit à la retraite anticipée, et voilà que pour sa remise à flot on lui collait entre les palmes une jouvencelle qui avait failli vomir en découvrant la scène du crime.
– Oui, triste destin.
Toute pâlotte, Poulette farfouillait dans son sac à main à la recherche d’un mouchoir.
– Mais…. Euh… vous croyez qu’il est là depuis longtemps ?
– Manifestement. Regardez, le nombre d’asticots…
Elle eut un haut-le-cœur.
– Oh, je vous en prie !
Canard jeta un coup d’œil circulaire. La victime gisait entre un tas de bois et un banc, cachée par des jouets d’enfants accumulés depuis la fin des vacances. C’est l’odeur, sûrement, qui avait permis sa découverte. La décomposition était déjà bien avancée, et des touffes de poils noirs s’étaient détachées du corps. Couché sur le côté, ses longues oreilles étalées dans la poussière, il avait dû se traîner là pour attendre la fin.
Une rapide enquête de proximité ne lui apprit rien. Ce lapin était connu dans le voisinage, il vagabondait depuis quelques semaines, se nourrissant de feuilles et dormant sous le banc. On avait fini par ne plus s’étonner de sa présence. Alors quoi, un accident, une voiture qui l’aurait renversé, le coup de griffe jaloux d’un chat ? Il fallait attendre les conclusions du légiste. Déjà, il entendait le zip du sac mortuaire, et, un peu las, il se dirigea vers la mare pour prendre un remontant et réfléchir, sans plus se soucier de l’encombrante poulette.
Sale affaire, vraiment.